necro-poesie ---- 22 févr. 2026
 

Les aventures de Martha et Robert

 

Alors dans mon souvenir, Martha entra dans le salon étroit où Musil était en train de lire le journal du lac. Et elle dit, Musil à table.

Dans mon souvenir Musil portait un costume assorti au journal du lac, c’est à dire avec un début, des bretelles, un bon ventre rebondi au milieu et une fin confortable. Ce qui l’avait frappé Musil c’est la description des poissons qu’on avait vu se comporter comme des chevaux de course, c’est à dire avec un frémissement, des bretelles, un bon ventre blanc plein d’écume et une fin confortable, leur dos s’écrasant à la surface de la bonne rive du lac Léman en faisant plac. Il avait dit à Martha qu’à son avis on allait bientôt parler des chevaux de course comme des poissons du lac et que personne ne remarquera rien. Martha ne repondit dans mon souvenir rien du tout mais leva un peu les yeux au ciel sans que Musil ne le voie et affirma que, nonobstant, comme elle aimait dire, par gout pour le mot nonobstant qui allait de mieux en mieux à son âge et à sa condition, le repas était prêt et que tout dans ce repas serait bon. En effet, assurait Martha, j’ai concrètement fait ce repas avec des chairs élevées par des êtres plus réels que supposés et des végétaux supervisés pour de bon par des gens sans les qualités desquelles ils eussent péris tous deux, au lieu de posséder de bons ventres, à défaut de domestiques car ils n’étaient pas non plus Marcel Proust. Si tu continues avec Marcel Proust , Martha, avait songé dans mon souvenir Musil, je vais devoir me sentir officiellement chagriné et on parlera de toi dans le journal entre l’histoire des poissons et le passage des avions de guerre au dessus de nos pauvres têtes. Mais Musil ne dit rien, et s’assit à la table mise par Martha, mangea la soupe faite par Martha, sans même lui parler de sa migraine persistante, ce qui ne pouvait être de sa part, après tous les malheurs qui lui étaient arrivés, qu’une marque singulière d’héroïsme. En posant le poulet rôti aux airelles sur un plat offert par un cousin, il me semble que Martha avait eut l’idée de poser également la question qu’elle n’avait pas tout à fait prononcée avant hier. S’il avait pu avancer au moins sur son chef d’oeuvre ? Elle en était restée aux hors d’oeuvre. Le repas se déroula. C’est à dire: on eut dit que s’étaient débloquées un peu les roulettes qui grippaient le mouvement de ces deux êtres, tant et si bien qu’ils se regardèrent. Tu te souviens, au Wienerwald, Martha ? Elle se souvenait. Quand on sonna à la porte.

Dans mon souvenir, c’est un voisin qui dit dans l’embrasure de la porte à Martha, qu’il y a un monsieur qui dit vouloir parler à Musil. Il dit le voisin que le monsieur a apporté une nappe à carreaux au creux de laquelle il dit le monsieur tenir trois sauterelles de couleur vertes qu’il affirme vouloir montrer à Musil car il les a attrapées sur les hauteurs de Bern lui même, comme représentant les forces essentielles du monde tel qu’il est . Martha crie comme elle peut en direction de Musil au fond de la maison qu’il dit qu’il s’agit des forces essentielles du, comment ?, elle se le fait répéter, des forces essentielles du monde tel qu’il est.

Musil ne répond pas. Martha ferme la porte. Lève les yeux au ciel.

Ici dans mon souvenir commence un récit inédit de Robert Walser qui marche à pied de Genève à Bern avec trois sauterelles vertes dans ses poches. Il lisse tout en marchant des pensées très longues et très plates au sujet de ses sauterelles, sur l’indifférence dans laquelle le monde tient les sauterelles, fussent elles vertes, roses ou bleues, à croire que ces peuples de l’Ouest helvète ne vivent donc pas dans la craintes des dieux, et de s’arrêter à chaque auberge en levant poliment son chapeau rond pour demander l’hospitalité en échange d’une histoire, car il se présente, Robert, comme l’aède suisse sans nom et sans retour. Cependant il doit dormir quand même, dans mon souvenir, s’il est vrai que je dois aussi travailler demain à la réfaction des éponges dans mon usine à la sortie de la ville où je me tiens.