grand-sedimental ---- 07 sept. 2026
 

La machine à detecter les artistes (entre autres systemes)

 

J'étais l'autre jour dans un magasin d'électronique comme chacun aime à dire. Je ne trouvais pas le bon serpent pour conduire le bon venin. Les serpents domestiques se ressemblent tous hormis de tous petits tatouages derrière les oreilles que l'on peut distinguer à condition de porter une loupe sur soi, si bien que je songeais à ces gens qui maintenant semblent vouloir vivre des déconnexions, comme ils aiment à dire. Tu déconnes ? Non, je déconnecte. Fini les serpents, fini les miroirs illuminés de l'intérieur, place au monde tel qu'il est. Je pars en Islande boire des boissons pâles et jouer de la guitare dans de grands pullovers en laine d'Alpaca aux yeux doux. Alors je me demandais si c'est ça les artistes du monde moderne et m'y connaissant rien, ni au monde moderne c'est à dire aux jeunes, ni aux artistes c'est à dire au monde ancien, j'eus cette idée d'une machine électronique qui permettrait de détecter à coup sûr les artistes du reste de la population. Car moi, je ne suis pas comme cela, je suis à fond connecté dans le numérique ainsi je pense que tous les vieux à la ramasse que ça vous brasse des serpents tatoués à pleines mains pour garder le sentiment de la connexion car la connexion, on vous le dis, c'est la VIE. J'ai les diodes qui clignotent de partout, c'est comme du sang meuf qui coule dans des tubes fluorescents larges comme des estuaires avec au milieu de ces soupes régénérantes des créatures modernes japonisantes qui bondissent en tous sens et remplissent mon cœur de joie frétillante. J'ai la super frite numérique ultra kawaï, pour résumer cela en quelques mots choisis.

Cependant les artistes, cela n'est pas pareil. Ils sont pas comme nous tout à fait et j'aimerais pouvoir les détecter, en dehors des guitares et des boissons pâles. Tout ne peut pas être à ce point fluide nom d'un chat sur insta, il doit bien y avoir quelque chose qui gratte quelque part chez les gens qui étaient autrefois contre. Est ce que la faculté de retirer son nez de contre les écrans fait qu'on est contre tout court ? Et c'est vraiment cela la question qui permet de mettre les artistes dans un sac qu'on peut emporter partout ? Et puis ensuite ouvrir le sac pour que les vents contraires soigneusement accumulés poussent les voiles de sa misérable existence ? Car oui ma machine serait égoïste et adaptée à ma misérable existence; j'aimerais pouvoir attraper de vrais artistes pour accommoder mes maigres crédits temporels et puis s'il y a des pulls en Alpaca au milieu et aussi des boissons pâle disons que ce ne serait pas grave. Il sentait sans doute un peu de la bouche JS Bach à mon avis quand on voit les abonnements à la bière qu'il s'était pris. Mais encore faut il attraper les artistes avant de les séquestrer chez soi contre quelques lourds florins en or.

Tous cela n'était donc pas clair, il me fallait un plan pour ma machine.

Que le lecteur se rassure, s'il y a un lecteur j'entends, je ne compte pas entrer dans le détail des circuits. C'était fastidieux ce mois d'tout consacré aux softwares et aux hardwares, sans parler des capteurs et des signaux, des routages et des bandages, des mémoires en accès aléatoire ou assises sur des fauteuils en velours numérotés, rien de bien passionnant. Du reste ça ne marche pas encore tout à fait. C'est à dire que cela marche, en théorie, mais il faudrait que je réfléchisse mieux la prochaine fois quand je soude pour toujours des composants qui nécessitent ensuite de casser la porte de chez moi, théoriquement, si je veux l'essayer dans la rue où, statistiquement, j'aurais des chances de trouver des artistes. D'autant que l'hiver approche et si j'ai bien pensé aux roues, je n'ai pas vraiment considéré les gardes boue. Donc ça plus le courant d'air, ce que je peux dire c'est que j'ai quand même conçu une belle bête sur un modèle théorique qui sera l'objet des paroles ailées qui vont suivre.

Il y avait ce linguiste danois nommé Hjelmslev, une sorte de Platon du nord qui a fait tout un steak sur la forme et la substance du signe. Je me suis inspiré de son concept pour imaginer ma machine. Il se peut que je n'aie rien compris du tout à la théorie du danois car si je n'étais pas un ignorant autant que lui est savant, je n'écrirais pas des phrases en forme de château de cartes, mais ce n'est pas grave car elle fonctionne bien, sa théorie,pour ma machine à détecter les artistes.

Donc il y a en gros deux choses au monde pour nous les chiens, pardon je m'embrouille, pour nous les humains. Il y a ce dont on peut parler et ce dont on parle. Appelons le premier plan le plan du réel et le second plan celui de l'expression. Il s'avère que chaque plan peut communément se diviser en deux couches similaires d'après le Platon du Nord : la forme et la substance. Ainsi, si le réel était une poêle et l'expression un œuf au plat nous aurions à voir que la poêle est d'abord un objet pris dans une longue suite de relations moléculaires qui en assurent sa matérialité ensuite un manche accroché à un morceau métallique formant un creux. De son côté l'œuf pour qu'il nous parle en tant qu'œuf au plat est d'abord cette chose ronde issue de la poule mais également une coquille que l'on peut casser pour cuire l'intérieur en le mettant en contact avec la forme nommée poêle, et cela en faisant un geste particulier, pas un geste pris au hasard. Ce qui explique bien pourquoi les chiens ne vont jamais se faire cuire un œuf. L'intéressant c'est qu'en découpant plus finement l'expérience du réel on peut comprendre pourquoi ce n'est pas le signe exprimé qui est arbitraire dans son processus, c'est davantage le réel lui-même, au contact duquel un processus cognitif assure une transmission sémantique initialement arbitraire et qui permet ensuite de nous comprendre. C'est à dire qu'en postulant que le premier plan de l'expérience est un exercice d'ontologie conventionnelle, qu'on se met d'accord ensemble et très jeune sur la forme de la poêle mettons, il en résulte que le rapport avec la cuisine de l'œuf dans sa forme "au plat" passe pour allant de soi par la suite. Comme j'aime bien redire quatre fois la même chose, je vais la redire avec moins d'œufs au plat. La substance du réel est l'état brut des choses candidates à l'intelligibilité mais dès qu'arrive un consensus sur la forme de ce réel, toutes les formes de l'expression héritent ensuite du premier consensus en vue de constituer un état psychique et social stable, avec des variantes, des détours et des tournures d'esprit mais en fait un état stable, confortable, habitable. Si vous voulez, monsieur l'agent, et pardon pour le dérangement la réalité des hommes c'est tout ce sur quoi on peut s'asseoir. Si je suis assis sur ce carton dans la rue, c'est parce que j'ai l'impression que cela me rapproche d'un état habitable. Si je suis accompagné depuis quarante ans par un être avec qui je n'échange plus guère que des considérations sur le trajet du sel et autres condiments de la vie sur la table, c'est parce que cela ne m'éloigne pas trop de ce qu'il convient de faire dans la réalité des hommes, ainsi que chacun sait.

Alors pour revenir à la machine que j'ai fabriquée pendant le mois d'Août, je l'ai concue par induction dynamique des différents plans de l'experience. C'etait cela mon plan de construction, les plans de l'expérience. Il faisait chaud, dans mon souvenir. J'ai fondu quelques circuits. Les artistes étant, d'après mes calculs, habituellement logés dans la couche de substance du réel qui est définie par ce moment où la transition vers l'expression devient manifeste pour eux, au lieu d'être transparente pour tout le monde, cela se traduit en termes techniques par l'émission d'une onde cérébrale molle pour mon capteur et qui l'est aussi pour la plupart des gens, livrés qu'ils sont à cette impression très nette d'être en présence d'un abruti, d'un clown, d'un demeuré, d'un couillon, d'une chiffe molle, d'un calamar neurasthénique, d'un poulpe mouillé, d'un bailleur aux corneilles, d'un dégonflé, d'une huître, un qui a oublié sa gauche et sa droite et j'en passe. Lors des réglages de la machine j'ai dû également prendre garde à ne pas me tromper d'onde. Les artistes qui expérimentent les courants d'air dans la substance du réel émettent en effet, mais de manière incidente, une seconde catégorie d'onde qui advient lorsqu'ils décident, si on ne les empèche pas, de faire leurs petits jeux de passe-passe parfois dégoûtants entre la forme et la substance de l'expression. Or, nul besoin de la première onde pour créer la seconde, bien au contraire. Dans le journal des distractions bourgeoises on écrit alors qu'un tel questionne, interroge, met en jeu, brouille, trouble, fait vaciller, des choses telles que le réel, le paradigme, les attendus et j'en passe. C'était le réglage le plus difficile à faire tant la différence entre les deux formes d'onde est ténue. D'autant que dans l'impossibilité où je me trouvais de casser la porte de ma maison, je ne pouvais pas mener des tests de terrain pour les derniers calibrages. Mais enfin, je me suis débrouillé en me rendant sur les lieux de l'exercice artistique avec un magnéto bande portable en vue d'y enregistrer l'atmosphère. Avec l'atmosphère on peut se faire également une idée. Il faut dire, la différence entre les deux modes est également fondée sur le plan plus simple, celui de la gueule qu'ils ont. J'enfonce donc une courte sonde dans le nombril du candidat pour savoir s'il est allé en vacances d'hiver en Suisse avec ses parents cultivés et aimants et simples aussi, s'il a bénéficié d'un encouragement et d'un encadrement chaleureux pour la pratique d'une expression artistique, s'il interroge et questionne sa méta position sociale, s'il est dans des groupes amicaux réunis autour d'une activité constructive ou bien des discussions sur l'état du monde actuel, s'il dit qu'il voit un psy qui l'aide à se reconstruire après la perte d'un animal ou d'un parent avec lequel il allait à la pêche dans un endroit merveilleux et aussi s'il a des tiques visibles à la surface de sa peau ou bien des tics à l'intérieur de sa manière de former les mots de sa langue, exprimant la chaleur du commun dénominateur des gens de son genre. Parfois aussi je touche un peu la bite si c'est un artiste mâle, pour sentir s'il la parfume, et si le sujet est une fille réelle ou fantasmée par ses propres soins alors je la demande en mariage au cas où, perdu pour perdu, car on ne sait jamais. Je ne voudrais pas me mettre à l'abri d'une situation où en échange de services variés que je pourrais procurer tels que descendre les poubelles, faire la poussière, nettoyer les vitres, apporter le café et les petits biscuits siciliens, on me chanterait des arias en posant une petite patte légère sur son cœur languissant ( dans la chanson j'entends, je ne me fais pas d'illusion ). En somme je n'ai vu personne.

Aussi puis-je dire que j'ai passé un excellent été théorique, autrement formulé un excellent méthéorique. Je contemple ma machine maintenant en maudissant mon manque de prévoyance. Elle est là dans mon salon, elle ressemble un peu au campement qui s'est posé sur la lune et à vrai dire je ne sais pas trop quoi en faire. Je me demande si finalement elle marche car j'étais persuadé d'être un artiste mais à chaque fois que je tire la petite languette des résultats et que j'observe la couleur changer dans la lumière près d'une fenêtre, rien. J'ai songé hier que je pourrais légèrement changer les filtres pour détecter les gens de gauche, parce que l'onde est proche, d'après mes calculs. Ce matin j'ai dû me rendre à l'évidence qu'ou bien je n'étais pas un artiste de gauche ou bien j'avais perdu mon temps, que du reste la question était indécidable tant que je ne faisais pas venir chez moi que ce soit des artistes valables ou du moins des gens de gauche et que cela ne pourrait advenir que si j'utilisais la machine etc. Très embarrassant, tout cela. On m'explique qu'il n'est pas permis, par ailleurs, de faire des grillades dans les appartements et je n'ai pas non plus de chat, que ce soit de gauche ou de droite, pour grimper dans cette sorte d'arbre auquel je pourrais ajouter quelques plateformes et des tissus de grattouille. J'ai peur aussi que les ondes rendent le chat fou, s'il devait y avoir un chat, cette bête qu'on peut se procurer quand on passe ses vacances à bricoler. De là s'est posée la question sur la nature exacte de mon projet. Peut être, me suis-je demandé, que je cherchais en réalité à faire venir des musiciennes dans mon logis mais qu'à ce compte, avec l'argent et le temps investi dans l'électronique et le bricolage, j'avais sciemment oublié l'autre projet flou que j'avais, de me procurer un lit pour allonger confortablement la musicienne après qu'elle aura bu éventuellement un thé que j'aurais également acheté dans l'intervalle avec une nouvelle tasse assortie aux couleurs de la plénitude bourgeoise, car je ne me fais pas d'illusion sur la tolérance des musiciennes aux tasses uniques, aux sachets de thé premier prix, aux nattes posées par terre et puis rien de doux pour poser son violon, tirer ensuite le mouchoir brodé de son corsage et ainsi de suite.